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Creep - Radiohead : l’hymne de ceux qui ne se sentent pas à leur place.

Par Heicko 6 min de lecture 24 vues #Musique

Il existe des chansons qui deviennent bien plus grandes que le groupe qui les a créées. Creep, de Radiohead, appartient clairement à cette catégorie. Sorti en 1992 puis intégré à l’album Pablo Honey l’année suivante, le morceau est devenu au fil du temps l’une des chansons les plus emblématiques du rock alternatif des années 1990.

Pourtant, derrière une mélodie relativement simple se cache une chanson profondément inconfortable, vulnérable et universelle. Creep parle de ce moment où l’on regarde quelqu’un avec admiration tout en étant persuadé de ne pas être à sa hauteur.

« I don't belong here »

Tout le cœur de Creep pourrait presque être résumé par une seule phrase :

« I don't belong here », que l’on peut traduire par : « Je n’ai rien à faire ici. »

Le narrateur idéalise une personne qu’il trouve extraordinaire, presque inaccessible. Face à elle, il se voit comme quelqu’un d’insignifiant, d’étrange, de différent.

Le morceau ne raconte donc pas simplement une histoire d’amour impossible. Il parle surtout du regard extrêmement dur que l’on peut porter sur soi-même.

On voudrait être plus beau, plus intéressant, plus sûr de soi. On voudrait mériter l’attention de l’autre. Mais au lieu de cela, on se convainc que l’on est celui qui dérange, celui qui n’est pas à sa place.

C’est probablement ce qui explique pourquoi autant de personnes peuvent se reconnaître dans cette chanson, même sans avoir vécu exactement l’histoire racontée par Thom Yorke.

Deux coups de guitare impossibles à oublier

Et puis il y a ce son, juste avant que le refrain n’explose : la guitare de Jonny Greenwood vient brutalement déchirer le calme du morceau avec deux énormes coups saturés.

Ils sont devenus l’une des signatures les plus reconnaissables de Creep. Selon l’anecdote souvent racontée autour de l’enregistrement, Jonny Greenwood trouvait le morceau trop calme et aurait volontairement joué ces accords de manière particulièrement agressive, presque comme s’il cherchait à casser sa douceur.

Le résultat est finalement devenu essentiel à la chanson. Ces décharges de guitare donnent presque l’impression d’une rupture brutale dans les pensées du narrateur : toute la retenue accumulée pendant les couplets disparaît soudainement, laissant ressortir d’un seul coup la frustration, la colère et le mal-être qu’il gardait jusque-là à l’intérieur.

Le morceau qui a failli enfermer Radiohead

Après des débuts relativement discrets, Creep rencontre rapidement un immense succès international, au point de commencer à définir l’identité de Radiohead aux yeux du grand public. Et c’est justement là que se trouve le principal problème pour le groupe : ses membres ne veulent pas devenir simplement « le groupe qui a écrit Creep ».

Durant certaines périodes, Radiohead décide donc de beaucoup moins jouer le morceau sur scène et cherche volontairement à s’en éloigner artistiquement. Un choix qui leur sera finalement bénéfique, puisqu’il accompagnera l’émergence de nouveaux albums devenus à leur tour incontournables.

En 1995 paraît ainsi The Bends, porté notamment par les célèbres High and Dry et Fake Plastic Trees. Deux ans plus tard arrive OK Computer, avec des morceaux aujourd’hui emblématiques comme Karma Police ou No Surprises. Puis, en 2000, Kid A marque une nouvelle rupture dans leur carrière avec une musique beaucoup plus expérimentale, illustrée dès son ouverture par Everything in Its Right Place.

Et ils ont probablement eu raison de prendre leurs distances. Même si Creep reste l’un des morceaux les plus emblématiques de Radiohead, le groupe est parvenu à ne pas rester prisonnier de son premier grand succès. Il a pu expérimenter, transformer profondément son style et donner naissance à de nombreux autres morceaux devenus, eux aussi, intemporels.

Une chose reste cependant certaine : Radiohead a peut-être réussi à s’éloigner de Creep, mais le public, lui, ne l’a jamais oubliée et ne l’oubliera probablement jamais.

Creep, un plagiat ?

Lors de la sortie de Creep en 1992, des similitudes sont rapidement remarquées avec The Air That I Breathe, une chanson écrite en 1972 par Albert Hammond et Mike Hazlewood, puis rendue célèbre par The Hollies en 1974.

La ressemblance ne repose pas simplement sur l’utilisation de quelques accords similaires : certaines phrases mélodiques de Creep suivent également une construction très proche de celles de The Air That I Breathe. L’éditeur de cette dernière, Rondor Music, engage alors une procédure qui se terminera par un accord à l’amiable. Albert Hammond et Mike Hazlewood obtiennent finalement un crédit de coauteurs sur Creep, ainsi qu’une part de ses droits d’auteur.

Albert Hammond expliquera par la suite que Radiohead avait reconnu honnêtement la ressemblance entre les deux morceaux. En conséquence, Hammond et Hazlewood n’ont obtenu qu’une part relativement limitée des royalties, plutôt que de chercher à revendiquer l’intégralité de la chanson.

L’histoire devient encore plus intéressante quelques années plus tard, lorsque Creep se retrouve à son tour au centre d’une accusation de ressemblance musicale.

En 2017, Lana Del Rey sort Get Free, dont certaines parties présentent une ressemblance particulièrement frappante avec le morceau de Radiohead. Début 2018, la chanteuse affirme publiquement que Radiohead souhaite obtenir 100 % des droits d’édition de sa chanson et qu’une procédure judiciaire est en cours.

L’éditeur de Radiohead, Warner/Chappell, dément toutefois cette version : aucune plainte n’avait été déposée et Radiohead n’avait pas exigé 100 % des droits. Des discussions avaient bien lieu depuis plusieurs mois, mais l’objectif annoncé était surtout que les auteurs de Creep soient reconnus dans les crédits de Get Free en raison des similitudes entre les deux morceaux.

L’ironie est donc assez amusante : Creep, autrefois accusée de trop ressembler à une chanson des années 1970, deviendra elle-même plusieurs décennies plus tard la référence utilisée pour reprocher à une autre chanson de lui ressembler.

Pourquoi Creep fonctionne encore ?

Après plus de trente ans d’existence, Creep continue d’être massivement écoutée. Le clip officiel du groupe sur YouTube cumule à lui seul près de 1,5 milliard de vues, tandis que le morceau enregistre encore environ 2,15 millions d’écoutes par jour sur Spotify.

Ce n’est pas un hasard. Le sentiment qu’elle décrit, mais aussi l’émotion qu’elle dégage, ne sont probablement pas propres aux années 1990 : ils sont intemporels. Se sentir différent, avoir l’impression que les autres possèdent quelque chose que nous n’avons pas, être attiré par une personne tout en pensant ne pas la mériter…

Ce sont des sentiments universels, que chacun peut ressentir à un moment ou à un autre de sa vie.

La chanson réussit alors quelque chose d’assez rare : transformer un sentiment profondément intime, parfois presque honteux, en une émotion collective que des millions de personnes peuvent chanter ensemble.

Ma rencontre avec Creep

Pour ma part, j’ai découvert ce morceau assez tard au cours de ma vie. Né à la fin des années 1980, j’ai surtout été bercé par des artistes et des groupes comme Gary Moore, Deep Purple ou encore Pink Floyd.

Radiohead ne faisait donc pas vraiment partie de mon univers musical à l’origine. Creep est arrivée bien plus tard, presque par hasard, à un moment où j’avais déjà construit une grande partie de mes goûts musicaux.

C’est en 2007 ou 2008 que j’ai découvert ce morceau, à une période qui n’était pas particulièrement facile de ma vie. Je suis tombé dessus presque par hasard et, avec le recul, je crois que cette découverte m’a fait beaucoup de bien.

Dans la voix de Thom Yorke, j’ai ressenti de la douleur, de la colère, mais aussi une forme de désespoir. À ce moment-là, la chanson a agi sur moi comme un exutoire, presque comme une thérapie. Elle me permettait de mettre des émotions sur des choses que je n’arrivais pas forcément à exprimer autrement.

Près de vingt ans après l’avoir découverte, je crois que c’est finalement cela qui fait de Creep une chanson si particulière à mes yeux : je ne l’écoute plus seulement, elle fait désormais partie de mon histoire.


Crédit image : pochette de Creep EP — Radiohead. Artwork : Maurice Burns, Craigavon Under Age Drinkers Rule. Design : Icon. © 1992 LLLP LLP / XL Recordings Ltd. 



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